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| Trois milliards $CAN plus tard, le risque hante toujours les producteurs bovins | ||
Depuis le début de la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine (ESB) qui affecte la filière bovine canadienne, le refus des paliers gouvernementaux de proprement gérer le risque perçu de nos partenaires à l’international mènera plausiblement les producteurs bovins vers la catastrophe. |
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Statistique Canada confirmait dernièrement que les recettes du bétail ont chuté de 12,6 %, à 11,8 milliards en 2003, malgré les quelques 3 milliards $CAN d’indemnisation, provenant des fonds publics, qui ont été versés directement aux producteurs. Avec l’embargo partiel qui tient toujours, la situation demeure toujours dramatique, même si la majorité des intervenants du milieu bovin s’accordent pour dire que le risque réel d’avoir un autre cas d’ESB au Canada demeure pratiquement nul. En scrutant les faits, nous nous apercevons que la démarche scientifique qui nous incite à un tel constat est dangereusement anémique.La culture ayant cours dans le domaine de la gestion agroalimentaire canadienne pousse les intervenants à solliciter de l’aide des autorités gouvernementales quand vient le temps d’un événement fortuit, voire même perturbateur ou irrégulier. La rentabilité des organisations agroalimentaires est grandement du ressort des éléments naturels et climatiques environnants. Lorsque dame Nature fait vivre ses soubresauts climatiques aux agriculteurs, ceux-ci sont habituellement dédommagés pour leurs pertes, et avec raison. Certes, ces risques naturels sont tout à fait réels, et nos fonds publics existent afin de neutraliser le risque résiduel, non couvert par les systèmes d’autorégulation habituels du milieu agricole. Toutefois, dans le cas de la crise de l’ESB, le risque résiduel se chiffre maintenant à plus de 3 milliards $CAN, un record historique pour l’agriculture canadienne. Ces fonds n’ont été utilisés que pour indemniser les producteurs quant à leurs pertes financières. Selon toutes probabilités, cette somme est encore nettement insuffisante en vue d’éviter un afflux déplorable de faillites. Bref, ces mesures de compensations gouvernementales ne sont qu’une continuation logique de causes à effet déconcertantes, orientant l’industrie bovine canadienne vers une inertie managériale troublante, de même qu’à un blocage de nouveaux apprentissages. Vers la fin des années 1980, les producteurs bovins optaient pour une stratégie de production de masse, et misaient sur l’exportation. Dès lors, la filière bovine canadienne a profité d’une quantité considérable de subsides, notamment en ce qui concerne la construction de certains abattoirs dans l’Ouest canadien, la gestion accommodante du territoire, l’approvisionnement en eau et en grain. En quelques années, la filière bovine canadienne devenait l’une des plus importantes de l’agriculture canadienne. Par conséquent, en négligeant d’appliquer, en parallèle, une stratégie opportune de veille épidémiologique d’ESB, le risque réel de tomber victime d’un cas s’amplifiait. Par ailleurs, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) dont le travail, au plus fort de l’enquête sur l’ESB, a été vanté, a nettement sous?estimé les problématiques susceptibles d’affecter l’industrie bovine pendant longtemps. Souffrant d’un manque apparent de ressources, la culture organisationnelle de l’ACIA privilégiait l’hypothèse qu’un cas d’ESB ne pouvait survenir au Canada. Pendant que l’Alberta inspectait environ 3000 bêtes pour l’ESB l’an dernier, un pays comme le Japon testait toutes ses vaches abattues, sans aucune dérogation. Aucun pays ne peut prétendre n’avoir qu’un seul cas d’ESB, surtout si les standards d’inspection correspondent à ceux du Canada au moment présent. Plusieurs pays, notamment en Europe, ont vu le nombre de cas répertoriés augmenté en intensifiant les fréquences d’inspection. Les modalités de contrôle diffèrent toujours selon les méthodes de gestion du risque d’un pays donné. De plus, afin d’atténuer le risque réel de découvrir un cas d’ESB au pays, le Canada avait adopté une politique rigide à l’égard des pays où un cas d’ESB avait été identifié. Depuis sept ans, ces pays, dont le Japon et plusieurs pays européens, ne pouvaient importer de la viande au Canada. Aujourd’hui, le Canada fait preuve d’une hypocrisie diplomatique sans précédent en demandant à ces pays de rouvrir leurs frontières à nos produits. Le manque de rigueur au niveau de l’évaluation du risque, ainsi qu’un manque de prémonition politico-économique nous a amené vers le contexte actuel de crise, qui nous coûte terriblement cher. Plus inquiétant encore, par le biais d’une rigueur scientifique remarquable, le Japon a employé une technologie novatrice en matière de détection d’ESB, ce qui lui a permis récemment d’identifier un deuxième cas d’ESB sur un animal de moins de 24 mois. Par le passé, plusieurs recherches ont démontré qu’il était pratiquement impossible pour une vache d’être atteinte de cette maladie avant cet âge, un paramètre souvent utilisé en commerce international. Ipso facto, continuer la recherche scientifique et faire des diagnostics congruents à cet égard deviennent des processus vitaux pour la bonne santé économique de la filière bovine. Or, les 3 milliards $CAN n’ont servi qu’à compenser les agriculteurs dans l’immédiat, et aucune recherche scientifique supplémentaire n’est prévue afin de mieux appréhender le risque réel de l’ESB. Les paramètres de notre cadre de référence commercial se transforment, mais le Canada peine à s’adapter à cet environnement mouvant. Bien entendu, le manque à gagner des producteurs représente un problème alarmant. Cependant, le manque d’une vision stratégique longitudinale face au risque que représente l’ESB est doublement préoccupant. La probabilité de découvrir un deuxième cas d’ESB, voire même plusieurs autres cas au Canada, existe. À part les sommes d’argent prévues avant la crise, aucun investissement supplémentaire ne sera fait pour améliorer nos processus de traçabilité alimentaire, et ce, même si nous ignorons encore l’origine de la fameuse vache albertaine atteinte de l’ESB. Pendant ce temps, les chercheurs à l’international ne lésinent d’aucune façon pour découvrir de nouvelles heuristiques de traçage alimentaire. Le mois dernier, l’Université du Kansas annonçait qu’il développait un système de surveillance épidémiologique à distance, permettant ainsi aux vétérinaires d’établir des diagnostics précoces et rapides. Ce système assure le traçage de la viande, de la ferme à la table, en plus de récolter des données sur l’état de santé des animaux en temps réel. Cette technologie novatrice permettra de réduire le risque réel de propagation de maladies dévastatrices, comme l’ESB et la fièvre aphteuse. En cette fin d’année désastreuse pour les producteurs bovins, un sentiment d’anxiété et d’angoisse règne toujours chez les membres la filière bovine canadienne. Sans sombrer dans le fatalisme, malgré les 3 milliards $CAN versés jusqu’à maintenant, les producteurs ne sont aucunement au bout de leur peine pour les années qui viennent. Par exemple, les sécheresses chroniques qu’ont vécues les agriculteurs de l’Ouest canadien ont lourdement handicapé l’abondance d’eau des nappes phréatiques. L’approvisionnement d’eau deviendra, à brève échéance, un véritable casse-tête, et l’industrie devra mobiliser ses ressources afin d’éviter la catastrophe. Enfin, le risque que représente l’ESB est réel, et ce risque demeura avec nous pour encore très longtemps. En raison d’une culture de contournement stratégique qui règne depuis longtemps dans le domaine agroalimentaire, nous sommes loin d’avoir les outils nécessaires pour contrer ce risque persistant. Les parties prenantes de la filière bovine doivent s’engager à développer un nouveau modèle afin d’améliorer les processus de traçabilité alimentaire, les méthodes d’inspection, les formules de standardisation et de production afin de répondre aux exigences de nos partenaires à l’international, et des investissements financières supplémentaires en dépend. Verser des indemnisations supplémentaires aux producteurs représente une solution facile et simple. Pourtant, investir dans une infrastructure opérationnelle avant-gardiste demande un effort collectif et concerté avec l’ensemble des intervenants du milieu. Sans quoi, l’année 2004 s’annonce comme une répétition de 2003 : une année à oublier pour l’industrie. Sylvain Charlebois Candidat au doctorat en administration Université de Sherbrooke Chercheur en sécurité et distribution alimentaire Lachine (Qc) |
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