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Un commentaire de Sylvain Charlebois sur l'état des subventions agricoles au Canada.

Les aléas de l'agriculture au Canada
2005-03-31 07:56 - Commentaire d'opinion

Sylvain Charlebois, professeur adjoint en marketing, Faculté d’administration Université de Regina
Sylvain Charlebois, professeur adjoint en marketing, Faculté d’administration Université de Regina

- / LBR.ca / - Le récent octroi, par le gouvernement canadien, d’un milliard de dollars aux agriculteurs n’a surpris personne. La diversité du programme d’aide financière s’avère sans pareil. Ainsi, le programme versera des subventions à l’industrie céréalière et à la majorité des industries d’élevage; bref, tout y passe afin de remédier aux contrecoups d’un environnement climatique et politique tumultueux. Certes¸ certains agriculteurs canadiens doivent composer, depuis quelques années, avec de faibles revenus agricoles; cependant, plusieurs observateurs affirment que le statut minoritaire du gouvernement Martin à Ottawa a peut-être forcé la main du ministre Mitchell à ouvrir les vannes des finances publiques à un électorat généralement hostile aux rouges. Quoi qu’il en soit, ce remède intérimaire fera bien des heureux, pour l’instant, mais l’avenir de l’industrie agricole au Canada n’est guère rassurant.

Les problèmes que présentent ces subventions annexes, nettement essentielles pour assurer la viabilité des opérations agricoles actuelles au Canada, sont de nature macroéconomique. Il faut savoir que les subventions agricoles ont été vivement critiquées, par le passé, lors des conférences ministérielles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont la dernière avait lieu à Cancun en septembre 2003. Sur la planète, nous assistons à un véritable bras de fer entre les pays du Nord et les pays du Sud. Les subventions agricoles du Nord sont au centre des débats, où les contraintes structurelles graves auxquelles font face les agriculteurs du Sud sont souvent reléguées au second plan. Les subventions des pays occidentaux – spécialement en Europe, au Japon et aux États-Unis –, freinent la croissance agricole des pays du Sud en inondant les marchés internationaux de commodités dont le prix est inférieur à leur véritable valeur, obligeant ainsi les agriculteurs du Sud à vendre leurs propres commodités moins chères.

Les chiffres parlent par eux‑mêmes : le montant cumulé des subventions agricoles européennes et américaines s'élèverait, chaque année, à quelques 350 milliards de dollars. C'est sept fois plus que l'aide publique du Nord au développement du Sud. L'absurdité est au rendez-vous. Les sommes allouées à l’indemnisation agricole sont inversement proportionnelles à l’importance démographique des pays. Les agriculteurs américains pourraient recevoir plus de 20 milliards $CAN de subventions au cours de la présente année, malgré des obligations, en vertu des ententes sous l’OMC, qui montrent que les subventions agricoles américaines doivent se limiter à 19,1 milliards $CAN par année. Au Canada, le niveau de subventions agricoles au Canada était d’environ 4 milliards $CAN sous le seuil maximal permis, et ce avant la crise de la vache folle. Depuis deux ans, et selon certains rapports, ce seuil a maintenant été franchi, et la communauté internationale en prend bonne note.

En principe, les pays subventionnent à outrance leur agriculture parce qu’ils croient, en toute bonne foi, qu’ils n’ont pas le choix. C’est un réflexe qui persiste depuis toujours. Plusieurs pays occidentaux, incluant le Canada, ont recours à des mesures protectionnistes pour gérer l’incertitude systémique, et le Canada n’est pas une exception. Aux yeux de la communauté internationale, la sévérité commerciale que représentent les embargos et les tarifs injustifiés passe communément moins bien que l’octroi de subventions dissimulées.

Le Canada est perçu comme l’un des principaux maîtres d’œuvre des négociations sur le commerce international et sur l’administration des politiques commerciales. Le rôle du gouvernement canadien est crucial pour l’ensemble du secteur agricole et agroalimentaire. À regret, la réputation du Canada risque d’être ternie à tout jamais avec ses nouveaux programmes. Bien qu’au niveau domestique, ces nouveaux programmes rendent service à des agriculteurs canadiens en besoin, ses effets à l’extérieur de nos frontières peuvent devenir pernicieux. À ce titre, malencontreusement, les partenaires commerciaux du Canada à l’international pourront s’adjuger d’un nouveau prétexte pour brandir le spectre de futures barrières commerciales. L’agriculture canadienne le vit déjà avec l’industrie porcine, où les Américains contestent actuellement l’appui masqué provenant des fonds publics.

Le modèle actuel, exploité par les parties prenantes de l’agriculture canadienne, est vétuste et se doit d’être réinventé dans le seul but de répondre à la réalité des temps modernes du commerce international. L’agriculture canadienne vit des moments difficiles causés par des impondérables déconcertants : la crise de la vache folle, les barrières tarifaires sur le porc, un climat mesquin; bref, un mélange détonant d’éléments qui génèrent des ennuis managériaux sans précédent. En outre, plusieurs indicateurs nous invitent à croire que l’avenir nous offrira une conjoncture qui compliquera davantage les méthodes de gestion agricole.

À l’évidence, les politiciens sombrent souvent, et sans difficulté, dans le gouffre des bonbons diplomatiques, où l’appétit de voir l’argent des fonds publics se transformer en votes est manifeste. C’est une solution stratégique sans issue. D’emblée, l’industrie canadienne doit rechercher un remède durable, et la tactique des chèques en blanc à chaque trimestre n’en est certes pas un. La stratégie de repositionnement de l’industrie d’élevage, proposée par le gouvernement fédéral à l’automne 2004, où certaines sommes étaient utilisées pour développer de nouveaux marchés et permettre à l’industrie d’offrir un produit à valeur ajoutée, mérite une attention supplémentaire.

En raison d’une culture de contournement stratégique qui règne depuis longtemps dans le domaine agroalimentaire, nous sommes loin d’avoir les outils nécessaires pour contrer l’incertitude systémique qui perdure dans l’agriculture canadienne depuis plusieurs années. Les parties prenantes de l’agriculture canadienne doivent s’engager à développer un nouveau modèle afin d’améliorer les processus qui permettront de mieux composer avec les aléas qui ne manqueront pas de survenir. Verser des indemnisations supplémentaires aux producteurs représente une solution facile, simple et éphémère. Investir dans une infrastructure opératoire avant-gardiste demande un effort collectif et concerté avec l’ensemble des intervenants de l’industrie. Une tâche difficile? Certainement! Mais combien nécessaire!

Sylvain Charlebois

Faculté d’administration
Université de Regina
Chercheur en distribution et sécurité alimentaire
Fellow de l’Institut des politiques publiques de la Saskatchewan
Regina (SK) (Canada)

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